Les Gaulois et la religion : interprétation dans la BD.
Introduction :
A l’image de leurs voisins méditerranéens, les Gaulois entretenaient des rapports étroits avec la religion. Pourtant, faute de sources suffisantes, bien des aspects de ces relations entre l’homme et le divin demeurent pour nous encore bien obscurs et il est donc particulièrement difficile de s’en faire aujourd’hui une idée exacte.
Néanmoins, grâce aux travaux récents de certains chercheurs, travaux faisant suite à des découvertes archéologiques majeures de sanctuaires et autre « lieux de culte » du second Âge du fer en Gaule, plusieurs aspects des pratiques religieuses gauloises commencent à nous être plus familières.
C’est l’interprétation de ces pratiques et la reconstitution architecturale de certains lieux de culte s’y rattachant, que j’ai proposé dans ces deux premiers tomes des aventures d’Agris. Bien entendu, et je tiens à le souligner, même si ces reconstitutions se rapprochent certainement de ce que fut la réalité religieuse des Gaulois, nous aurions tort de les considérer comme exactes à 100 %. Bien au contraire, regardons les plutôt comme des hypothèses de travail, une étape de cette recherche qui devrait nous permettre, au fur et à mesure des découvertes, de mieux cerner l’univers religieux de la société gauloise.
Le sanctuaire :
Ce fameux « sanctuaire interdit » représenté à la fin du tome 1 est la copie presque conforme de celui retrouvé en territoire Bellovaque à Gournay sur Aronde (Oise) et daté de la même époque. Il s’agit d’un vaste espace (environ 1500 m2) affectant la forme d’un rectangle aux angles arrondis. Deux fossés larges, profonds et méticuleusement boisés l’entourent. Entre les deux coure une haute palissade de bois. Le mobilier archéologique retrouvé dans les fossés constitue les restes des vestiges des trophées et des sacrifices qui se sont déroulées à l’intérieur du sanctuaire.
Ce terrain, réservé à une divinité particulière, sans doute guerrière, a reçu des aménagements humains : autel creux, temple et bois sacré. L’autel creux, qu’abrite un temple, est creusé au centre du terrain. Il sert à recevoir les dépouilles d’animaux sacrifiés, essentiellement des bœufs, dans un rite chthonien où la divinité souterraine est alimentée par les humeurs des victimes pourrissant à l’intérieur de la fosse. Objet de soins attentifs, l’autel est régulièrement nettoyé, les os des victimes étant alors déposés, avec soins, dans les grands fossés. A coté du temple, un bois sacré, simple buisson ou bouquet d’arbres est archéologiquement attesté.
A l’entrée du sanctuaire se dresse un porche monumental servant de passage entre le monde profane et l’espace sacré. Il est orné d’armes et de trophées divers dont des cranes humains. Dans ce sanctuaire au caractère guerrier fortement prononcé ont été retrouvé des centaines d’armes, sorte de panoplies complètes, sans doute les dépouilles d’ennemies vaincus offerts à la divinité.
On le voit, à partir des données archéologiques il est possible de restituer à peu prêt l’architecture de ces enceintes sacrées et celles des bâtiments qu’elles abritent. En revanche, on ne peut qu’évoquer les rites qui y étaient célébrés car, à se sujet, trop de questions restent encore sans réponse.
Le grand corbeau :
Au sujet de cet oiseau, nous savons que durant l’antiquité, la saveur marquée de sa viande n’empêchait pas certaines personnes de la consommer, à plus forte raison lorsqu’il s’agissait de jeunes. Il peut aussi être apprivoisé et on peut lui apprendre à parler ! Les auteurs anciens (STRABON, Géographie IV - PLINE, HN X, 42. 120 – MACROBE, Saturn. II, 4 - TACITE, Germanie X) rapportent de nombreux faits de ce genre.
Mais des études récentes montrent que cet animal semble jouer un rôle très important dans la mythologie celtique. Outre le rôle singulier qu’il a du avoir dans certaines pratiques divinatoires, « Il (Artémidore) décrit un port, situé au bord de l’Océan et appelé Port des Deux Corbeaux, parce qu’on y montre deux corbeaux qui ont l’aile droite noire et blanche. Ceux qui ont un différend sur quelque problème s’y rendent et sur un lieu élevé, après avoir disposé une planche, jettent sur celle-ci des gâteaux d’orge, chacun de son côté. Les oiseaux s’abattent alors sur celles-ci, mangeant les unes, dispersant les autres » Strabon (Géographie IV), comme je l’ai dit un peu plus haut au sujet du trophée, ce charognard aérien en dévorant les corps des héros tombés au combat est censé faire monter leur âme auprès des dieux.
Cet oiseau serait aussi, pour les Gaulois, un animal sacré personnifiant la guerre. Rappelons à ce sujet, l’histoire du tribun Valerius Corvus que nous relate Tite Live (Histoire romaine, VII, 26) : lors d’un combat singulier l’opposant à un guerrier gaulois anonyme, un corbeau vient se poser sur le casque du tribun. Ce dernier y reconnaît un signe divin et prie la divinité qui le lui a envoyé de l’assister. C’est chose faite lorsque le corbeau plonge sur la tête du Gaulois, ce qui permet à Valerius de tuer son adversaire. Le procédé utilisé ici par le tribun et relaté par l’historien, est assez proche de l’evocatio (appropriation par les Romains des divinités adverses) bien attesté à l’époque archaïque romaine. En effet, cet oiseau, qui n’a aucun caractère sacré pour les Romains, aurait pu passer pour un mauvais présage aux yeux du tribun. Or Valerius, en demandant à la divinité adverse de l’aider, nous confirme bien le rôle que joue, pour lui, le corbeau dans la mythologie gauloise.
La représentation, dans le tome 1, d’un grand corbeau à l’aile blanche (cette particularité physique rare se rencontre également de nos jours) et des superstitions qui s’y rattachent est donc tout à fait plausible et ne relève aucunement de la fiction.
Silvio Luccisano - 2007- : extraits d'un article pour le cahier pédagogique du tome 2.